Dans l’antre de « Supaï »

Un pas puis l’autre, presque accroupi, comme une bête dans sa tanière. Les muscles des cuisses deviennent douloureux. Masques de chirurgien sur les nez et la bouche, respiration difficile. Mais s’en défaire, c’est notamment inhaler les émanations de sulfate de cuivre qui règnent en maître dans les mines du Cerro Rico de Potosi, dans le sud de la Bolivie.

Montagne  majestueuse qui a en grande partie fait la richesse de l’empire espagnol sous Charles Quint. Aujourd’hui lessivée par 400 ans d’intense exploitation. Fragilisée par quelque 180 galeries où près de 10.000 mineurs s’usent la santé, à la recherche du peu de minerai d’argent qu’il reste.

Le Cerro Rico domine la ville

Le Cerro Rico domine la ville

Entre « mange-poussière »

Un monde souterrain – souvent synonyme de souffrances dans les esprits de ceux qui ont lu Germinal de Zola – qu’Efrain, ex-mineur d’une quarantaine d’années, fait découvrir aux étrangers de passage. Ce qu’il retient de son expérience dans les entrailles de la terre ? La camaraderie entre « come-polvo » (mange-poussière), comme les appellent les plus dédaigneux. Pas de quoi lui faire perdre son sens de l’humour, arme indispensable dans les boyaux du « Cerro pobre », blague Efrain.

Un groupe de mineurs gagne le fond de la mine, sous le regard des touristes

Un groupe de mineurs gagne le fond de la mine, sous le regard des touristes

Pendant des heures, passant de l’anglais à l’espagnol sans oublier le quechua, il tente de faire passer son message : « Les mineurs ne sont pas pauvres, ils ont les moyens de s’acheter de superbes voitures. On fait croire qu’ils travaillent des heures et des heures pour 30 bolivianos. Mais qui travaille pour aussi peu ? Personne. Dans les mines, ceux qui tombent sur un bon filon peuvent se faire jusqu’à 10.000 bolivianos dans le mois. Alors qu’un professeur n’en gagne que 2.500. En plus, les mineurs sont organisés en coopératives. Ils terminent et commencent quand ils veulent. Ils sont libres », assure-t-il assis sur une pierre, dans une large galerie à l’air un peu plus sain. Et de certifier : « Dans les mines, ils ont toujours le mot pour rire. » Mais rien sur ceux que ne trouvent rien. Une loterie trop incertaine.

Du marteau-piqueur à la tchatche

C’est sans doute ce qui a poussé Efrain à laisser son marteau-piqueur, préférant la tchatche, son outil de travail depuis trois ans, dont ne se lasse pas le touriste. Et même lorsqu’il raconte que c’est avec son père qu’il a appris à manipuler ses premiers bâtons de dynamite, à 13 ans, Efrain ne peut s’empêcher de faire le clown.

Sur le marché des mineurs, Efrain passe en revue l'équipement, dont la dynamite...

Sur le marché des mineurs, Efrain passe en revue l’équipement, dont la dynamite…

Tourner en dérision ce qui semble inconcevable pour les étrangers, tout un art. Pourtant, les travailleurs  rencontrés dans la mine del Rocio ou de Santa Elena ne rient pas tous à gorge déployée.

Après 40 ans de Cerro

À l’image de ces deux adolescents de 15 ans aux minois sérieux et fermés. « Ce sont actuellement les grandes vacances et nombre de jeunes veulent travailler ici, comme leurs pères, mais seulement pour quelques semaines », jure Efrain. Le doute plane.

Les plus anciens sortent tout de même des blagues, presque toujours en quechua. Mais la sueur trahit un labeur physique, de surcroît dans un endroit confiné où se forme des stalactites. Encore et toujours du sulfate de souffre, entre autres substances toxiques. D’ailleurs l’ex-mineur le reconnaît, nombre de ses anciens confrères passent de vie à trépas, une silicose leur rongeant les poumons.

Félix, le mineur

Félix dans les profondeurs depuis quatre décennies

Et le rictus sur les lèvres de Félix, 58 ans et 40 ans de Cerro Rico derrière lui, ne changera rien a l’état de ses bronches.

En haut de l’échelle

Après quelques mots échangés et avoir offert sodas et feuilles de coca, les touristes poursuivent leur périple, casque de plastique pour couvre-chef et  frontale pour seule source lumineuse.

Du soda et de la coca pour les mineurs

Du soda et de la coca pour aider au travail

Aux enjambées dans une eau boueuse, accompagnées du sifflement qui s’échappe de tuyaux de plastique remplis d’air comprimé, succèdent des passages plus bas et étriqués. Au bout, une échelle en bois qui n’inspire pas vraiment confiance. Puis une seconde. Où mettre le pieds pour accéder à la troisième ? Pas le droit à l’erreur sous peine d’une chute fatale dans le pire des cas. L’effort essouffle les visiteurs. Mais l’heure de la pause n’est plus très loin.

Santé Tio

Dans une cavité le Tio, « Supaï » en quechua, diable andin et maître incontesté en ces lieux obscurs,   les attend.

De l’alcool pur aux pieds du Tio pour de l’argent pur au bout des marteaux

Imposant et effrayant avec ses cheveux naturels. De sa bouche sortent des dents disproportionnées, saillantes et noirâtres. Son gigantesque pénis en érection finit d’accentuer le malaise. Pourtant, les feuilles de coca que les mineurs lui offrent chaque dernier vendredi du mois témoignent de leur dévotion. « Ils boivent aussi de l’alcool de canne pure (96 %) et lui en cèdent quelques gouttes. De l’alcool pur pour trouver de l’argent pur. En juin, un lama est sacrifié. Son sang est donné en cadeau au Tio. Nos dieux ont besoin de sang », explique Efrain. Une vie animale dans le but de protéger des vies humaines des accidents, œuvre du Tio.
Hommages divins et direction l’air libre. Au bout du tunnel, la lumière. Aveuglante. https://www.facebook.com/photo.php?v=10152179407503057

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s