Au Chili, les murs crient

Valparaiso, Santiago, Puerto-Natales… Au Chili, les murs prennent la parole et affichent les revendications politiques de citoyens qui ont perdu toutes illusions dans le pouvoir des urnes. Barbouillés de peinture, les muralistes donnent de la voix, en silence.

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Le muralisme ? « Ça n’existe que dans les livres d’histoire. » C’est du moins ce que pensait Gabi, la petite trentaine, avant d’étudier l’art à la fac de Santiago. Et puis un jour, la jeune femme s’est retrouvée avec des pots de peinture au bout des bras. Face à elle, un mur de la capitale chilienne, triste et terne. Quelques heures plus tard, l’immense masse de béton prenait couleurs. Et laissait apparaître des visages, ceux de travailleurs éreintés, de jeunes militant pour une éducation gratuite, de Mapuches gardiens d’un savoir ancestral. Un peu partout au Chili, des façades entières sont recouvertes de jaune, de rouge, de rose et d’orange… L’art au service de l’expression populaire. Le muralisme.

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Le muralisme, pour exprimer ses idées ailleurs que dans les urnes

Au commencement, les typographes

Mais pourquoi peindre plutôt que voter ? « Parce que les politiques ne nous écoutent pas ! Se rendre aux urnes, ça n’a pas de sens au Chili », explique d’un ton doux et calme la demoiselle. Du je-m’en-foutisme ? Tout le contraire. Autour d’un verre, sur un coin de table du quartier général du journal satirique « The Clinic » (un peu notre Canard Enchaîné), Gabi est intarissable. Qu’il s’agisse des années noires de la dictature de Pinochet, du devoir de mémoire « pour que cela ne se reproduise plus jamais », des mouvements en faveur d’une éducation gratuite, Gabi est au fait de ce qui se passe dans son pays. Ce n’est pas pour rien qu’elle a décidé de travailler sur le muralisme dans le cadre de ses études.  Pour comprendre d’abord. Et pour partager ensuite. Grâce à son savoir, les yeux ne se posent plus de la même manière sur ces fresques, qui n’évoqueront que de l’art de rue pour les plus naïfs. Ou les gens trop pressés. 

Slogans en faveur d’une éducation gratuite, messages pour ne pas oublier les années de dictature… Des couleurs pour chaque révendication

Au Chili, comme dans une bonne partie de l’Amérique latine et centrale, le muralisme a investi les rues de longue date. Mais à l’origine, au XIXe siècle, la rébellion reste dans les journaux. Les typographes insèrent dans les quotidiens des pages de protestations. En 1850, dans La Barra, une société inégalitaire est montrée du doigt entre deux rubriques.

Des brigades armées de pinceaux

Dans le même temps, les premiers dessins satiriques font leur apparition. Un coup de crayon pour éveiller les masses. Des débuts turbulents mais limités à une population lettrée. Bien mais peut mieux faire se sont dit les Chiliens, et plus particulièrement les artistes. Leur idée ? Distiller des messages politiques dans l’espace public. Leur support ? Les murs. Et c’est en 1935 que le muralisme fait son entrée dans l’école des Beaux-arts, université du Chili. Dans les année 40, des œuvres monumentales fleurissent un peu partout dans le pays, faisant le jeu des partisans des classes populaires mais aussi des pouvoirs en place, propagande oblige. Une dérive insupportable pour une poignée de jeunes indignés des années 1970. À leur tête, une belle jeune femme, Ramona Parra, communiste dans l’âme.  En petits groupes, ils allaient dessiner leur rage contre la société, de jour comme de nuit, signant leurs œuvres de trois lettres : BRP pour Brigade Ramona Parra. Trois lettres que l’on retrouve encore aujourd’hui, comme à Puerto-Natales, au détour d’une rue calme.

Un BRP à Puerto-Natales : trois lettres pour Brigades Ramona Parra

Là, plus de portail, plus de bloc de ciment, mais une mosaïque de couleurs qui arrête le pas des promeneurs. Du vert, du rose, du violet. Des personnages aux traits un peu abstraits mais tellement ancrés dans la réalité.  Une guitare brandie en l’air en l’honneur de Victor Jarra, artiste torturé par les sbires de Pinochet jusqu’à la mort. Un homme et une femme, pelle sur les épaules sur le chemin de leur dur labeur, de leur survie.

Hommage au guitariste Victor Jarra et aux travailleurs, ici, près de l’Antarctique chilien

Des Incas aux Mapuches

Certains préfèrent les messages plus discrets mais toujours grandiloquents. Dans le quartier Bellavista de Santiago, un visage multicolore attire le regard. Une seule chose à faire pour l’apprécier dans son intégralité : se mettre sur le trottoir d’en face. Aucune inscription, juste un minois maquillé des signes géométriques créés des siècles plus tôt par les peuples natifs, des Incas aux Mapuches. La fierté de ces gueules brunes souvent discriminées. Des civilisations aux mille légendes, pleines de mystique nées alors que les premiers conquistadors espagnols posaient le pied en terre indigène.

Un visage de Santiago héritier des peuples natifs

Résister au travers de dessins immortalisés sur des pans entiers de l’île de Chiloé. Une balade, presque au milieu de la route, la tête tournée sur un mur long de plusieurs dizaines de mètres sur trois de hauteur. Et les yeux qui sautent d’une Vénus nue à la longue chevelure blonde, à un lutin recroquevillé au pied d’arbres ou encore à des chimères pareilles à des monstres préhistoriques.

Un peu de mythologie sur les murs de Chiloé avec la Pincoya, symbole de fertilité et de richesse

El Trauco : l’effrayant gnome des contes chilotes

Même philosophie à Puerto-Natales. Sur une fresque qui n’en finit plus, l’histoire des Telhueches à travers les siècles, passant de la cueillette des fruits à une partie de cartes importées par les gringos. Qui gagnera la partie ? Le hasard en décidera.

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L’histoire des Telhueches mise en couleur sur des dizaines de mètres en plein coeur de Puerto-Natales

Visages indigènes hauts comme des hommes

D’abord la création de l’univers puis l’apprentissage de la cueillette, de la pêche et de la chasse

L’homme blanc est arrivé sur le continent. Il va bouleverser tout un équilibre

A Valparaiso, l’existence balance entre la vie et la mort, entre les traditions à l’agonie et un mode de vie occidentale. Un instant de réflexion sur le progrès de l’humanité face à un immeuble dont les briques ont pris la forme d’un ouvrage pharaonique. On s’imagine les peintres sur leurs échafaudages, rouleau et pinceau à la main en train de jouer les équilibristes.

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Traditions menacées face à la modernité… Instant de réflexion devant une fresque de Valparaiso

L’absurdité du monde moderne

D’autres ont simplement besoin de mettre en lumière l’absurdité du monde qui nous entoure, adepte du sacro-saint « le temps c’est de l’argent » et illustré par cette croix habillée d’un costume-cravate dans une autre rue de Valpo, comme la nomme ses intimes. Ironie ou cruauté du destin, elle repose sur le mur d’une maison en ruines dont il ne reste plus que la façade. En son sein, entre les décombres, un pauvre bougre en haillons y trouve un peu de repos. Plus qu’une ville, un musée à ciel ouvert où chaque coup de crayon, trait à la bombe ou esquisse à la peinture est un cri de colère, un hommage à la poésie de Neruda et de Mistral ou encore un message d’espoir.

L’absurdité du monde résumée sur une ruine de Valpo

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Neruda, Mistral et d’autres… La pensée des figures du Chili se transmet à coups de crayon, de jets de bombes de peinture et d’esquisses

Il en est aussi qui attendent des réponses directes de leurs dirigeants, à l’image de ces nombreux portraits d’un jeune mapuche évaporé depuis 2005. Comme sur ce baraquement en bois de Puerto-Montt. Ses planches se sont faites toile, où trônent, entre autres, un symbole mapuche, et celui d’un représentant de l’autorité chilienne transformé en gros cochon adepte du fascisme. Un militaire sans doute. De quoi faire le lien avec ces innombrables « disparitions » qui évoquent dans plus d’un esprit le fantôme de la dictature de Pinochet.

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Le gouvernement interpellé sur les planches d’une baraque de Puerto-Montt

Photos bonus : 

Démesure à la sortie du métro de Santiago

Couleurs indigènes dans la vallée de l’Elqui

Valparaiso sans détour

Respect envers le peuple mapuche

Près de l’ancienne prison et centre de détention politique de Valparaiso

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Allende immortel

Quartier Bellavista de Santiago

Contre le fascisme à Puerto-Montt

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