Portrait poétique de Martin Sheffield

Un redoutable détective de l’agence américaine Pinkerton qui aura traqué les bandits Butch Cassidy et Sundance Kid jusqu’à leur mort présumée fin 1908, en Amérique du Sud… Du côté de San-Vicente et Tupiza, dans ce sud bolivien supposé accueillir la sépulture de ces deux légendaires hors-la-loi, peu ou pas d’autres éléments pour étayer la biographie de leur poursuivant, le shérif Martin Sheffield.

L'une des photos de Martin Sheffield

L’une des seules photos de Martin Sheffield

Tenace, fin limier, il passe pour un infatigable chasseur de têtes mises à prix. Il repose désormais en paix en Argentine, près d’El Bolsòn. L’esquisse d’un portrait loin de convenir à Juan Domingo Matamala, journaliste depuis plus de 30 ans et natif de cette ville « coincée » entre le Chubut et le Rio Negro, en pleine Patagonie. Lui connaît, au travers de ses investigations, le Martin Sheffield plus singulier, imprévisible et « célèbre » en son temps pour avoir agité la communauté scientifique plutôt que pour ses faits d’armes héroïques à la poursuite, obstinée, de Cassidy et Kid.

Juan Domingo Matamala : journaliste et natif d'El Bolson, il est un des spécialistes de Cassidy, Kid et Sheffield

Juan Domingo Matamala : journaliste et natif d’El Bolsòn, il est un des spécialistes de Cassidy et Kid

Voisin de Cassidy et Kid

« Bien sûr qu’ils les a trouvés. Il est venu ici et leur a parlé (…). C’était probablement en 1902. Sheffields est arrivé sur un cheval blanc, il n’en n’a jamais eu d’une autre couleur, et a crié depuis la barrière : « Butch, Sun » ! Les autres ont répondu en espagnols qu’ils s’appelaient Pedro et don José. (…). On ne saura jamais ce qu’ils se sont dit mais ils ont sûrement trouvé un accord car, sur tous les télégrammes expédiés par Sheffields à l’agence Pinkerton entre 1902 et 1905, on trouve toujours le même argument : « L’Argentine est un très grand pays et je suis sûr leur piste. »»

Cet extrait du livre Dernières nouvelles du Sud relate pourtant une négociation secrète entre Sheffield et ses « cibles », les infâmes Cassidy et Kid, à Cholila, près d’El Bolsòn. Qu’en pense Juan Domingo Matamala ? Elle lui fait simplement dire, avec le sourire : « Je ne suis pas d’accord avec l’auteur. » Son raisonnement : Sheffield n’a pas pourchassé les bandits jusque-là, il y était bien avant eux. La thèse est soutenue par d’autres. Dans Buscados en la Patagonia – la historia no contada de Butch Cassidy y los bandoleros norteamericanos – Marcelo Gavirati situe lui aussi l’arrivée de Sheffield en Patagonie argentine « en la década de 1880 » tout comme son installation en « las pequeñas colonias de norteamericanos de Nahuel Huapi, Norquinco y Cholila, en las cercanìas de Epuyen ». Affublé d’une étoile de shérif des États-Unis – qu’il aurait peut-être dérobée ou tout simplement achetée -, Sheffield se révèle être un tireur exceptionnel et un expert dans le maniement du lasso. Commence alors un travail dans les « terres rurales » de Nahuel Huapi. Les principales occupations du shérif ? Le commerce et le trafic avec les indigènes ou la recherche d’or dans la zone d’Arroyo de las Minas. Et quand en 1903 il obtient le feu vert pour s’installer sur son propre terrain, le Sheffield qui a bien été chasseur de primes au début de sa « carrière » semble loin de suivre la piste de Butch Cassidy et Sundance Kid. Il n’est d’ailleurs jamais question de lui lorsque la Pinkerton vient à frapper à la porte des braqueurs de banques mais du détective DiMaio.

Ce qu'il reste de la cabane de Butch et Sundance. Certains estiment qu'ils se seraient entendus ici avec leur poursuivant, le shérif Sheffield

Ce qu’il reste de la cabane de Butch et Sundance. Certains estiment qu’ils se seraient entendus ici avec leur poursuivant, le shérif Sheffield

Mais a-t-il croisé ses voisins repris de justice ? Hypothèse tout à fait envisageable. A compter de 1901, les hors-la-loi vivent à Cholila, à quelques heures de cheval d’El Bolsòn, sous les identités de Ryan et Place, deux fermiers plutôt bien intégrés. Et une rencontre entre Nord-Américains – le shérif est né au Texas en 1867 -, ne paraît pas impossible dans une communauté qui ne compte à cette époque que quelques centaines de familles. Le voisinage ne sera que de courte durée : les fuyards quittent Cholila dans l’année 1905 alors que Sheffield reste et meurt dans sa de Patagonie en novembre 1932. Difficile alors de retracer l’histoire de Sheffield à travers la légende de Butch Cassidy et Sundance Kid…

Cow-boy solitaire

Que reste-t-il aujourd’hui de cet homme mystérieux ? Deux photos en noir et blanc. La première, issue de la collection Ricardo Vallmitjana (Bariloche), présente un homme mince, de face, en véritable cow-boy élégant et bien mis, fusil à la main, coiffé d’un chapeau, en bottes, chemise blanche et costume sombre. L’autre cliché, paru dans El Oeste Turìstico d’Esquel, en 1993, donne à voir un personnage plus vieux, ventru, la panse gonflant sa chemise et l’air bourru. Toujours armé, il pose avec un chien et un cheval blanc. Bref. Tout d’un homme « muy campechano, gaucho en toda la extensiòn de la palabra. Una buena persona », confie l’un des nombreux enfants de Sheffield, sa fille Juana, dans un témoignage enregistré en juin 1995 par Juan Domingo Matamala, à Cuesta del Ternero, province de Rìo Negro. Il faut tendre l’oreille, la voix de la vielle dame est plus que jamais usée par les années. Écoute attentive. Elle y dépeint un le shérif marié une première fois à une chilienne, qui aimait sortir et boire du vin mais que personne n’a jamais vu se battre. Il est aussi présenté comme un homme d’expérience avec « les choses de la terre », très joueur, avec sa famille notamment, et excellent tireur. Parmi ses « cibles » préférées, les talons de chaussures pour femmes ou les cigarettes coincées au bord des lèvres. D’une balle, il les coupait en deux, causant chute, stupeur et parfois quelques blessures. « Il offrait un mouton en excuse et tout rentrait dans l’ordre », explique un ancien, rencontré sur le chemin du cimetière d’El Bolsòn, où repose désormais les restes du gringo.

A droite, l'autre cliché qui existe du shérif

A droite, l’autre cliché qui existe du shérif

Dans cet ouvrage de Juan Domingo Matamala, d’autres témoignages développent ce côté sympathique de Martin Sheffield, mort de maladie et enterré, dans un premier temps, du côté d’Arroyo de las Minas. L’un d’eux parle de quelqu’un d’amical, qui aimait chercher l’or, vivre à la campagne, et savait également tenir une discussion agréable. Ouvert, aimant enseigner les choses qu’il savait ou en apprendre d’autres, sa stature, sa force et sa voix inspiraient aussi la crainte.

Dernières nouvelles du Sud offre, lui, une autre facette du shérif. Dans son récit, l’auteur Luis Sepulveda retranscrit plusieurs commentaires d’Argentins de la région au sujet de Sheffield. « C’était un solitaire, assure un anonyme. Il a eu beaucoup d’amis, beaucoup d’enfants, mais il était seul. Personne n’a jamais su d’où il sortait assez d’argent pour acheter toutes les terres qu’il a ensuite perdues. Il était venu pour capturer des bandits gringos, paraît-il, mais il ne l’a pas fait. C’était un tireur extraordinaire et, quand il était soûl, il aimait faire des blagues assez lourdes. (…). » Faut-il comprendre que le shérif a tiré un profit financier de sa fameuse rencontre avec Butch Cassidy et Sundance Kid ? Le témoin poursuit en tout cas sur la fortune du Nord-Américain : « Il était arrivé à posséder plus de 100.000 moutons quand la laine valait son pesant d’or mais s’habillait toujours comme un clochard. On le voyait ici ou là, toujours seul. Il galopait sur son cheval blanc de Cholila à Esquel, de Norquico à Portezuelo, toujours seul. (…). Au fond, c’était un homme abandonné non pas par ses amis, ses femmes ou ses enfants, mais par lui-même. Un type solitaire, bizarre, mais toujours de bonne humeur (…). »

En Patagonie, Sheffield a laissé le souvenir d'un homme seul qui aimait galopé d'un bout à l'autre du territoire sur son cheval blanc

En Patagonie, Sheffield a laissé le souvenir d’un homme seul qui aimait galoper d’un bout à l’autre du territoire, sur son cheval blanc

Le même ouvrage donne aussi la parole à « la dernière fille de Sheffield » Doña Juana qui conte avec simplicité et fermeté l’histoire de son papa, un « homme » d’une époque révolue. Et de conclure sur les différents sentiments que pouvait inspirer son père : « Voilà pourquoi il était aimé et détesté. Parce que c’était un homme. (…). Lui est mort tout seul, c’est comme ça que doivent mourir les hommes. »

Le père du plésiosaure

Isolé ? Sheffield l’était sûrement au cœur de la Patagonie, une région hostile et peu peuplée, surtout au début du XXe siècle. Mais il aura suffit d’un unique courrier de cet homme seul pour secouer l’élite scientifique de la planète à partir de 1922. C’est à cette missive, publiée par Juan Domingo Matamala dans Mitos y leyendas de El Bolsòn, que le shérif doit sa célébrité internationale. Le cow-boy y assure à Clemente Onelli, directeur du zoo de Buenos Aires, avoir vu à plusieurs reprises ce qui s’apparente à un plésiosaure. Un authentique monstre préhistorique. Du moins, c’est à un tel animal que la science s’estime confrontée selon la description de Sheffield.

C'est dans ce secteur du Chubut que le plésiosaure aurait été vu

C’est dans ce secteur du Chubut que le plésiosaure aurait été vu

La nouvelle, d’abord tenue secrète, est publiée aux États-Unis la même année et suscite un débat. Ceux qui y croient s’opposent aux sceptiques. Et ceux qui veulent voir la bête vivante combattent ceux qui désirent simplement la prendre photo, morte et empaillée. Un quotidien de Londres reprend la nouvelle dans la foulée, comme d’autres titres. Les États-Unis envisagent alors d’envoyer une commission pour capturer le plésiosaure et le ramener chez l’Oncle Sam. Mais Onelli défend les droits argentins. En parallèle, une société de protection des animaux proteste contre ces projets de capture. C’est alors que la population s’empare de cette actualité. Un paquet de cigarettes finit par arborer l’image de l’animal et un « tangero » lui dédit une œuvre musicale. Pour ou contre ? Vrai ou faux ? La polémique se poursuit. Les membres d’une commission argentine sont finalement désignés et envoyés sur place alors qu’une série sur les héros de cette aventure est créée et suivie jusqu’aux États-Unis. Le résultat de l’expédition ? Rien, pas de bête préhistorique à quatre pattes et au long cou. Désillusion dans les rédactions. N’était-ce que le moyen d’attirer des visiteurs dans cette région ou une simple blague faite à Onelli ? Sheffield n’en dira pas plus mais restera associé à la « leyenda del plesiosauro » jusqu’à un nouveau rebondissement à la fin des années 1980.

Dans un entretien, sa fille Juana, alors âgée de plus de 80 ans, confie à Juan Domingo Matamala : « Todos se acuerdan de mi papa por la historia del plesiosiauro, pero yo fui la que lo vio (…). » Séisme à El Bolsòn : le shérif n’a fait qu’informer Onelli de ce qu’avait observé un de ses enfants. Dans l’interview, l’octogénaire raconte avec aplomb avoir vu, à Epuyen, près d’un petit lac, alors qu’elle était haute comme trois pommes et cherchait des œufs de canard avec ses frères, des traces d’un animal étrange. Puisqu’il semble écraser les plantes sur son passage, elle pense à quelque chose avec des pattes courtes et un corps volumineux, qui entre et sort de l’eau. Elle retourne plusieurs fois à cet endroit et, un jour, avec son frère, ils constatent que leur chien apeuré refuse d’aller plus loin. Les enfants s’approchent et voient une partie seulement (ni la tête, ni la queue) de cet animal extraordinaire, imposant, avec une peau rosée et jaune faite de petits poils. Allongé, il leur tourne le dos et paraît se reposer. Et quand ils quittent les lieux, en détalant à toute allure, les petits entendent la bête s’exprimer, comme un veau de quelques années qui aurait meuglé. De retour à la maison, ils content leur histoire à leur père. Sheffield, qui connaît Onelli, prend alors sa plume pour décrire l’étrange bestiole, qui se déplace dans l’eau un peu comme un crocodile.

Le secret du monstre préhistorique esr parti dans la tombe avec Sheffield,qui repose en paix à El Bolson

Le secret du monstre préhistorique est parti dans la tombe avec Sheffield, qui repose en paix à El Bolsòn

Vérité ou ultime farce du shérif ? Le doute demeure tant se mélangent dans le portrait de Sheffield les faits réels et les rumeurs issues de l’imaginaire populaire. Mais est-ce le plus important ? Faut-il tout savoir de Sheffield avec exactitude pour parler de lui et de son existence singulière à une époque révolue ? A en croire Luis Sepulveda, non. Dans le chapitre consacré au shérif, l’auteur de Dernières nouvelles du Sud, ne dit-il pas qu’en Patagonie, « l’histoire est un genre narratif qui ne prend pas la peine de respecter la rigueur chronologique ou l’objectivité. Dans les pulperias (épicerie-restaurant typique d’argentine), quand quelqu’un s’apprête à raconter un fait bien connu, il reçoit en général l’avertissement suivant : raconte le en poète, pas comme un professeur » ?

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s