Quelques notes pour la Pachamama

Né presque au pied des montagnes sacrées de Tilcara, au milieu de la quebrada d’Humahuaca, dans le nord-est argentin, Miguel Llave milite au travers de la musique pour faire connaître ses racines. Interlude avec un musicien hors-normes revenu chez lui après 26 ans passés en France.

Miguel

Sur la scène d’un restaurant de Tilcara, petite bourgade argentine écrasée par le soleil ardant et baignant dans la poussière, un colosse s’installe sur un petit tabouret tout en hauteur. Sa jambe gauche à demi-pliée repose sur l’un des barreaux. L’autre est étendue de tout son long, le pied enraciné dans le sol. Entre ses mains, un saxophone doré, l’anche lovée entre ses lèvres. Miguel Llave, un imposant bonhomme aux traits indigènes, ajuste son instrument alors que les premiers clients prennent place, face à lui, à la Peña Altitud. Sa peña.
Ce soir, comme tous les soirs, le jazz se mêlera aux rythmes traditionnels du nord de l’Argentine, tout près de la frontière bolivienne, afin d’envoûter les oreilles de passage. Mais pas seulement. Une mini révolution se prépare. Pas d’arme ni de discours prônant la destruction au programme. Juste des notes, aussi douces qu’incisives, porteuses d’un message universel. Le respect à la Terre mère, la Pachamama. Et l’affiche de la Peña Altitud ne prend personne en traître. Ceux qui veulent des panchos colorés et du simple folklore n’ont qu’à passer leur chemin. Mais ceux qui veulent voir un peu plus loin que le bout de leur nez assisteront à l’ « unique spectacle présenté lors de la Déclaration de la quebrada d’Humahuaca comme patrimoine culturel de l’Humanité, à Paris en 2003. »

Des montagnes sacrées et patrimoine mondial du l’humanité

La découverte d’une France libre et laïque

Faire connaître ses racines, sans les travestir ni les déguiser pour le seul bon plaisir de l’homme blanc. Une volonté qui le taraudait depuis ses jeunes années mais cultivée de l’autre côté de l’Atlantique, sur la butte Montmartre. « J’ai grandi comme une plante qui n’aurait pu se développer comme cela sans ce passage à Paris, où j’ai pu côtoyer des musiciens, des poètes… eux aussi en lutte pour leur art. » Sans compter qu’au fil des festivals et des concerts sur le Vieux-continent, tout est devenu de plus en plus limpide pour cet Argentin, à la discrète boucle d’oreille en or et héritier des peuples natifs. « J’ai vécu 26 ans en France. J’y ai rencontré un public qui s’intéressait non seulement à la musique que je jouais mais aussi à ma culture. J’y ai aussi fait la découverte d’un pays laïc et d’une information plus libre. Ici, on est resté un peu arriéré », confie sans résignation celui qui a commencé par étudier l’économie à l’université. La musique, il ne l’envisageait pas comme une carrière. Mais le destin a frappé à sa porte et Miguel lui a tendu les bras. Avec la sagesse de ses 52 ans, il confie ne rien regretter de toutes ces années passées à des milliers de kilomètres des siens.

« Exilé culturel »

De cette expérience loin de sa quebrada, Miguel, « exilé culturel », a revu pas mal de choses dans sa vie : sa relation à la religion (chrétienne évangéliste), à la musique, à la culture, à l’être humain. Un bouillonnement intellectuel qui le conduit à porter un regard assez dur sur son pays. « Je me rends compte que nous sommes formatés par les médias. C’est eux qui décident ce qui doit être à la mode ou pas. De plus, le peuple est ignare de beaucoup de choses. » Résultat, les puissants de ce monde arrivent avec des projets de mines à ciel ouvert. Et la masse applaudit, laissant la Pachamama livrée à son funeste dessein. Mais dans cette histoire, « personne ne pense à la pollution et la destruction de la terre ». Et côté bienfaits ? Des familles entières survivent grâce à ces mines. Saccage de l’environnement contre un salaire. Le monde moderne est en marche. « Les emplois créés restent précaires », met en garde Miguel. Une illusion éphémère qui s’arrêtera avec l’agonie de la terre. Comme c’est désormais le cas à Potosi, en Bolivie, où des mineurs se retrouvent sans avenir. Et le Cerro Rico, riche de produits ultra-toxiques. Un écran de fumée au milieu duquel les futures générations, qui plus est indigènes, restent oubliées. L’histoire se répéterait-elle ? La question se pose. Et la musique de Miguel retentit comme une alarme.

Flûte de pan et moments magiques

Flûte de pan et moments magiques

Un verre d’eau après avoir donné de la voix sur Les feuilles mortes d’Yves Montand. Interlude. « De nos jours, nous sommes obligés de déclarer certaines de nos montagnes sacrées pour ne pas l’oublier. Comme si elles avaient, un jour, cessé de l’être. » Une aberration à ses yeux. Une parmi tant d’autres qui le révulsent et qu’il dénonce. Toujours à sa manière.

Entre le Jazz et la java de Gainsbourg, où entre des airs traditionnels aux sikus et quenas, encore des mots. Simples, efficaces et bien rodés. Le tout sur un fond d’humour pour accentuer l’absurdité de sa société. « Des gens de la capitale viennent nous enseigner ce qu’est notre propre gastronomie. Nous avons un plat typique, dans lequel nous mettons des pommes de terre noires qui poussent ici. Nous les utilisons sous forme déshydratée. L’un de ces grands cuisiniers de la capitale – il y a des gens de la capitale dans la salle ? – venu nous donner des leçons, n’a pas voulu se servir de cet ingrédient. Il trouvait cela disgracieux ! Incroyable, non ? » Des anecdotes du quotidien qui résument tout. Et quand Miguel prend la parole, sax entre ses mains, certains touristes venus déguster le terroir proposé dans sa Peña Altitud – un endroit créé il y a des décennies par des musiciens engagés – lâchent leur fourchette et ne prêtent plus attention à ce qui se passe dans leur assiette. Le message passe, même dans les esprits de visiteurs de Buenos Aires, venus passer du bon temps « à l’intérieur de l’Argentine », comme ils disent souvent. « Du coup, je les appelle les gens de l’extérieur », ironise au micro le Tilcareño. Une pointe de sarcasme, toujours avec le sourire. Zénitude.

Pas de caricature

Les choses sont claires. Miguel n’est pas un simple « bouffon », un artiste s’exhibant afin de divertir son public du monde entier. « Je ne suis pas là pour leurs offrir une carte postale ou une caricature. Mais pour leur donner l’information à laquelle ils ont le droit », explique d’une voie calme et mélodieuse le musicien. Il faut dire que sa culture lui tient à cœur, aux tripes. Enfant, il ne parlait jamais espagnol avec sa grand mère, mais quechua et aymara. Et quoi de mieux que des notes pour transmettre ce savoir ancestral. « La musique appartient à la vie », sourit Miguel. « Son pouvoir est universel », confie-t-il, reprenant l’exemple d’une salle de concert ou plusieurs dizaines de milliers de personnes sont capables de reprendre ensemble un même air. Comme une communion, ici avec la Pachamama.

Miguel donne vie a des chansons traditionnel devant le drapeau symbolysant les peuples indigènes

Miguel donne vie à des chansons traditionnelles devant le drapeau symbolisant les peuples indigènes

Mais répéter chaque soir les mêmes phrases, faire sonner les mêmes notes, quel impact ? « Je pense que les gens ont compris que la santé de la planète c’est important. » En attestent les tables de sa peña qui ne désemplissent pas au fil de la soirée. Ce qui n’était pas le cas il y a 30 ans, une époque où la plupart des touristes « venaient chercher la fête et le divertissement », se souvient-il.

Alors oui, il continuera à faire rugir Los Vientos de Paris a Tilcara (nom de son spectacle). Il continuera à sensibiliser par cette musique métissée de le butte Montmartre aux montagnes de Tilcara. Il continuera à faire sonner son sax, ses sirkus et autres quenas, histoire de ne pas se « sentir vide ». Histoire de donner une « raison d’être » à ses notes. Bien sûr Miguel ne se prend pas pour le Chilien Victor Jarra, torturé à mort par le régime de Pinochet. Mais il garde en tête les valeurs de liberté et de résistance de ces artistes engagés. Et que l’on adhère ou pas à son discours, à la fin du show certains esprits se mettent à réfléchir sur la place des peuples natifs dans les pays d’Amérique du Sud, son comportement envers autrui, la place que l’on accorde à la Pachamama dans son quotidien. Juste avec des mots et quelques notes.

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