Des conquistadors en soutane

Au milieu de la forêt subtropicale, au nord de l’Argentine, des religieux en aube brune venus du Vieux-continent, au XVIIe siècle. Des extraterrestres pour les peuples indigènes. Des émissaires pour la couronne d’Espagne. Leur mission : apporter la parole de Dieu et « civiliser les sauvageons ». L’histoire de la conquête de la province de Misiones, où les violons et les flûtes ont remplacé les canons et les mousquets. L’histoire sublimée de la destruction d’une culture.

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Entre les arbres gigantesques et les plantes luxuriantes, une mélodie. Jamais de tels sons n’avaient retenti dans la forêt subtropicale, au nord de l’actuelle Argentine. De quoi interpeller ce petit garçon à la peau couleur cannelle, habillé d’un simple pagne et à la chevelure brun intense. Plus intrigué qu’effrayé, il s’approche, aussi discret qu’un puma. D’impressionnantes formes enveloppées dans une ample masse de tissu marron tiennent entre ce qui ressemble à des mains des pièces de bois surmontées de cordes qu’ils frottent et pincent. Une de ces choses souffle dans ce qui pourrait être une flûte. Le son est harmonieux. Le jeunes garçon se laisse envoûter. Les formes ne manifestent aucune hostilité. Au contraire, elles paraissent vouloir dialoguer. Par le biais de la musique. Est-ce que ce sont des hommes, des dieux ? A ce moment-là, l’enfant est loin de se douter que ce qui n’étaient que des êtres humains envoyés, au XVIIe, par la couronne d’Espagne, allaient changer sa vie et celle des siens, les Guaranies, pour des siècles et des siècles.

L'histoire angélique des mission jésuite contée aux touristes à San Ignacio Mini

L’histoire angélique des missions jésuites contée aux touristes, à San Ignacio Mini

Pas une goutte de sang

Une conquête sans verser le sang mais en jouant de la musique. Une vision angélique présentée comme une vérité indiscutable aux touristes de passage à San Ignacio, entre les ruines de l’une des plus importantes missions jésuitique de la province de Misiones, dans le nord de l’Argentine. Une histoire qui laisse sceptique Santiago, jeune trentenaire installé depuis quelques années dans le petit village entouré par la forêt subtropicale. Lui voit dans ce récit fantasmé une belle hypocrisie, faite d’angélisme et de naïveté. Descendant d’Espagnol, il l’assure, « les arts et la musique avaient les mêmes fins que la poudre à canon : asservir et détruire les peuples natifs, comme partout en Amérique latine ». Les faits historiques montrent d’ailleurs que tout n’a pas été si simple.

Évangéliser et conquérir

Évangéliser et conquérir

Des enfants aux visages souillés

La mission jésuite de San Ignacio Mini a vu le jour à des centaines de kilomètres de là, en 1611. Par deux fois, les religieux ont dû trouver refuge ailleurs, harcelés par des mercenaires portugais en quête d’esclaves. Les jésuites forment des milices, des natifs qui font face aux colonisateurs du Brésil. Une aide salvatrice des envoyés espagnols. Mais pas question pour une partie des Guaranis, les chamanes en particulier, de dire amen. Pourtant, l’homme blanc aura raison de la fierté d’être indigène. Une terre, la sécurité le respect de la langue et un pouvoir local entre les mains des élites fortes de leurs privilèges ancestraux. De quoi étouffer, au fil des ans, l’envie de chasser l’envahisseur.

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Le tourisme prend le pas sur le poids de l’histoire

En 1693, pause de la première pierre, pour le plus grand plaisir, 400 plus tard, des agences de tourisme qui multiplient les « tours » dédiés aux missions en ruines. Ce qui survit aujourd’hui des peuples originaires ? La consommation du maté (devenu un véritable business qui profite encore à l’Espagne à en croire le drapeau or et sang ou, la présence formelle de l’État ibérique sur les murs d’une usine d’herbe à maté à deux pas de la mission de Santa Ana, à une quinzaine de kilomètres de San Ignacio), devenue une tradition nationale. Et quelques Guaranis qui tentent de survivre grâce à la vente de leur artisanat ou des plantes d’orchidées cueillies dans leur milieu naturel. Pas de vie de château à voir ces enfants au pieds nus, aux cheveux en bataille et aux visages souillés qui traînent de-ci de-là dans les ruelles recouvertes de terre rougeâtre dans San Ignacio.

Les touristes

Les traditions indigènes balayées au nom de Dieu

Du communisme avant l’heure

Bien sûr, l’expérience des missions jésuites a de quoi faire rêver plus d’un adepte des théories de Marx. Certains en parlent d’ailleurs comme la première mise en application de ce qui portera le nom, des lustres plus tard, de communisme. Les 30 missions aujourd’hui réparties entre l’Argentine, le Brésil et la Paraguay étaient toutes construites sur le même modèle et les même principes. Une maison et un bout de terrain offerts à chaque famille, l’obligation, une fois par semaine, de travailler dans le jardin de la mission, « tupambaé » ou « terre propriété de Dieu » – qui profitait principalement aux religieux et à l’empire espagnol, aux veuves et aux orphelins dans une moindre mesure – l’apprentissage d’un métier, des arts de l’écriture… Bref, la création d’une citée quasi-idyllique, sous le contrôle de deux jésuites. Rien que deux pour 7.000 Guaranis, à l’apogée de la mission de San Ignacio.

Une seule architecture, une seule organisation

Une seule architecture, une seule organisation

Santa Ana, le passé en ruine

Santa Ana, le passé en ruine

Et dans les archives, le récit d’une vie qui allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, « le reste n’avait pas voie de chapitre. Nous n’avons retrouvé aucun témoignage sur la pensée des Guaranis ces années-là. Pourtant, ils savaient écrire », souligne un guide de la mission de Santa Ana. Ou peut-être que l’art a su réveiller des peurs irrationnelles comme le souligne l’intitulé d’un panneau explicatif, dans le monastère de San Domingo, à Cusco, au Pérou. Des milliers de kilomètres, un autre pays, et pourtant une même histoire.

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Une maison offerte à chaque famille guaranie

A San Ignacio, le système de domination douce a perduré jusqu’en 1767, date de l’expulsion des compagnons de Jésus d’Amérique latine, sur ordre de Carlos III. Un peu partout, les Guaranis sortaient, en effet, de leur torpeur coloniale, avec l’aide des frères de Jésus. C’est du moins ce que tous pensaient, le peuple et les monarques du Vieux-continent. Sur place, un vent de révoltes autonomistes souffle. Il attisera un siècle plus tard le brasier de l’indépendance. Et aucun religieux aux côtés des Simon Bolivar et autres libérateurs des futures Argentine, Pérou, Chili, Bolivie ; pays où certains pères jésuites continuent d’enseigner la musique baroque…

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