A la rencontre des autres… à la rencontre de soi

Concours Libé - Apaj 2014 - LM-SC

« Et tu dormiras où une fois là-bas ? » Mais on s’en tape ! Quand on s’imagine routard, dans la peau du voyageur qui sillonne le monde, seule la route importe. D’asphalte, de terre ou même inexistante sur les cartes, elle est la clef. Celle qui conduit aux merveilles du globe et va permettre, après tant de kilomètres parcourus, le récit d’extraordinaires rencontres avec les habitants de ces nouvelles contrées.

Ça ne tombe pas du ciel

Réalité moins romanesque quand le pied se pose enfin sur l’autre continent. L’Amérique du Sud par exemple. La question « Je dors où ce soir ? » revient en pleine figure, plus forte, cruciale. Pour y répondre, il y a ceux qui ont des contacts. Bien vu. Pour les autres, ce sera plus compliqué. Le plan « Ce soir j’irai dormir chez vous » marche beaucoup mieux à la télé. Une fois planté à la périphérie de Buenos Aires ou beau milieu de la Terre de feu, que reste-t-il ? Le camping ? Économique, souvent distant ou inexistant. La rue ? Dangereuse. Couchsurfing et woofing ? Ça ne tombe pas du ciel. Hôtel, maison d’hôte et appartement ? Pour les riches travelers.

Rien de ce que l’on imaginait

Bref. Ce sera l’auberge de jeunesse. Une première fois, puis deux, elle devient régulière. Et finit, au bout de quelques semaines de voyage, par devenir le principal lieu d’échanges avec ses semblables venus du monde entier. Ils n’ont rien de ceux que l’on s’imaginait rencontrer avant de partir, ces locaux que l’on se représentait en train de jouer les guides au fin fond de la jungle ou dans la pampa. Non, affublés de chaussures de rando et de sacs à dos, ces « compagnons de voyage » discutent les prix, s’inquiètent de savoir si un petit déjeuner va avec la nuit en dortoir et si une connexion est disponible. Du roots au sportif, ils ont l’air plus ou moins fatigués par le road-trip. En fait, sur ces routes et chemins qui traversent le « nouveau continent », une armée de femmes et d’hommes qui se ressemblent, qui me ressemblent, moi parti au bout du monde avec mon déguisement d’aventurier.

Je les maudis

Mais à quel point ? Lui s’inquiète : « Je crois qu’on a foutu un peu le bordel dans la chambre. » Elle lui répond : « On s’en fout. Il ont un service pour ça. » Gentil petit couple bien franchouillard au milieu de la Patagonie argentine, sur la Route 40. Terrible doute : suis-je comme ça moi aussi, méprisant, insensible aux autres ? Comme ces Suédois qui écoutent ABBA dès 7 heures du matin dans le couloirs, sans imaginer le côté insupportable de cette musique. Je les maudis. Ou ces Israéliens qui, après de longues années de service militaire, célèbrent sabbat au Chili, en plein milieu de la pièce commune, à l’heure du repas. Je fuis l’intolérance. Et cette Chinoise qui fait sécher ses affaires sur mon sac. Je reprends mon paquetage en colère. Il y a aussi les squatteurs de salles de bain, ceux qui te balancent leurs chaussettes puantes sous le nez, les bruyants, les sans-gêne, les désagréables, les négligés, les fêtards, les ronfleurs…

Question de tolérance

Face à tant d’individualisme, plusieurs questions incessantes après quelques mois sur la route des Amériques : l’amitié entre les peuples est-elle possible ? Est-il illusoire d’y croire, de poursuivre cette utopie ? Très probablement. Au minimum il sera question de tolérance. Mais moi, à combien dois-je évaluer ma part de responsabilité dans cette triste nouvelle ? Impossible à savoir. De part et d’autre les reproches restent à l’intérieur.

L’amitié universelle inaccessible

L’amitié universelle serait donc inaccessible. Pourtant, moi qui doit dépenser au compte-gouttes, je me souviens de bons moments avec Benoît, qui voyageait d’Istanbul à Katmandou, en passant par l’Antarctique chilien grâce au chômage et l’argent de papa. Il y a aussi eu Franck qui venait dépenser 3.000 euros dans une croisière et crachait sur la France d’après mai 2012. Et ce rasta de Savoie qui ne pouvait vivre que sous sa tente, à Misiones ? Il ne m’a pas détesté, moi qui était en chambre double. J’ai aussi vu des Catalans passer des heures avec d’autres Espagnols sans question d’indépendance, ou des Anglais plaisanter avec des Argentins sans aborder les Malouines. Ils partageaient les repas, une bouteille quelconque, les astuces de voyage et les bons plans sans se soucier du passé. C’est bien qu’il se passe quelque chose de beau ici. Sinon pourquoi toujours demander « D’où tu viens ? », « Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » et trouver génial le parcours de celui que tu viens de rencontrer ? Magie des rencontres à des milliers de kilomètres de chez soi. Les routes et les chemins deviennent des ponts entre les cultures, un moyen de voir plus loin que les frontières de son pays. Mais n’y aurait-il pas aussi des points communs qui transcendent toutes les différences ? « Claro que si ! »

L’envie d’écouter les autres

Loin de la maison, l’envie d’écouter l’autre est plus grande d’autant que tous ces voyageurs partagent ces décennies de « crise ». Sur les routes Alba et Belen, Andalouses fuyant une Espagne au plus mal ! Sur les routes Gabi, Chilienne de moins de 30 ans ! Elle réfléchit à une réorientation vu que son cursus en art n’offre aucun débouché. Sur les routes tous ces Français qui en ont ras-le-bol de Paris, de la précarité ou du peu de perspective qui leur est offert ! Sur les routes, Ni, cet ingénieur de Taïwan désireux de voir autre chose que les pipe-line de Toshiba ! Sur les routes, Claude le Québecois, ancien policier qui n’adhère plus au système et cherche sur les routes boliviennes et péruviennes son sujet de thèse en philosophie.

Foi, haine et espoir

Autant de doutes et d’envies d’ailleurs que tous confrontent aux jeunes démocraties d’Amérique du Sud, en ébullition. Des pays où se mêlent la foi en la personne politique, mais aussi la haine, l’espoir, l’inflation, le chômage, l’immense pauvreté et le besoin de démontrer quelque chose. Alors oui, sur ces routes et ces chemins d’Amérique du Sud, les autochtones restent souvent discrets. Mais celui qui joue les aventuriers repart de ce continent le sac rempli d’enseignements. Grâce à la route.

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