Torotoro, terrain de jeux des frères casse-cous

Torotoro, en Bolivie ? Traces de dinosaures, évidemment ! Mais pas seulement. Ce petit village, à 138 kilomètres au sud-est de Cochabamba, la deuxième ville du pays, est une promesse d’aventures et de paysages grandioses. Segundino et son petit frère Alvino, deux enfants du pays, guident les touristes sur leur terrain de jeu.

freres torotoro

Au bout d’une petite route pavée recouverte de poussière, le village de Torotoro (Thuruthuru, « boue » en quechua, dans laquelle les monstres du crétacé ont laissé leurs empreintes) à 138 kilomètres de Cochabamba, en Bolivie. Au milieux des ruelles, une place où trônent des dinosaures en résine. Des traces encore visibles de leur passage dans la région, les guides locaux, à l’affût du touristes, en font leur fond de commerce. Pas d’autres choix pour battre les sentiers toronteños que de passer par eux semble-t-il. Une entrée en matière cavalière qui ne laisse rien présager d’une expérience hors du commun, aussi hardie qu’extraordinaire dans le parc national de la bourgade éponyme créé en 1989.

Les fameuses empreintes de dinosaure, ici un tiranosaure

Les fameuses empreintes de dinosaure, ici un tyrannosaure

Le maître et son élève

Segundino, la petite vingtaine, mènera l’expédition des deux prochains jours. Le jeune homme conduit les pas des aventuriers en mal de sensations fortes les week-ends, histoire de financer ses études d’ingénieur. Avec lui, son petit frère, Alvino, 14 ans. Le maître et son élève, gilet officiel de guide sur les épaules. Au volant d’un 4X4 sombre, un de leurs copains à peine plus vieux. Pas le temps de s’amuser pour qui veut étudier. Qu’importe, les garçons gardent le sourire. Montrer la voie aux gringos sur leur terrain de jeux n’est pas pour leur déplaire. En route les frangins !

Les frères ont passé leur enfance à jouer dans  les montagnes de Torotoro

Les frères ont passé leur enfance à jouer dans les montagnes de Torotoro

A peine le pied posé sur la terre ferme, la foulée rapide des deux frères annoncent la couleur. Jusqu’ici tout va bien, le terrain offre une pente assez douce. Mais les choses se corsent dès la première montée. Le palpitant s’accélère dare-dare, surtout à plus de 3.000 mètres d’altitude. Segundino et Alvino courent comme des cabris. Derrière, ça tire la langue. Plus que des guides, les deux ados donnent l’impression de faire découvrir leurs terres à des potes. Pas de cours de géologie duquel personne ne retiendra rien. Une façon de libérer les esprits et d’apprécier les paysages, juste incroyables.

La nature brute et sauvage

La nature brute et sauvage

Le repos de l’Inca

Une fois en haut, les deux frérots font une halte dans une mini grotte, cachée dans la paroi d’une falaise interminable. Un peu de fraîcheur. Venus de France, de Belgique et d’Israël, personne dans l’équipée ne crache dessus. Le soleil n’entend pas faire acte de clémence envers les globe-trotters. Segundino tire la troupe de son extase : « Regardez-là. C’est une peinture rupestre. » Les yeux se fixent sur cette marque faite de pigments naturels, une plante et du sang humain. Difficile de distinguer ce qu’elle représente. Foutu temps qui passe. « Il y a des dizaines de millions d’années, la mer recouvrait toute la zone. Ces cavités se sont formées bien plus tard, comme mangées par l’eau », explique le jeune guide. Et de préciser : « Les Incas passaient par ici pour s’y reposer sur la route. » Un peu plus loin, un énorme bloc rocailleux. Deux yeux, une longue queue, « el crocodrillo». Les moins imaginatifs haussent les épaules. À leurs yeux, la tortue géante n’aura pas davantage de succès. Pourtant, Segundino la regarde et l’admire. « On dirait qu’elle s’est fossilisée sur place », sourit-il. On y croirait.

Du sang humain et un mélange de colorant naturel en guise de peinture

Du sang humain et un mélange de colorant naturel en guise de peinture

Le crocodile de pierre

Le crocodile de pierre

La tortue tournée vers l'horizon

La tortue tournée vers l’horizon

La vache cachée

Mais Segundino et Alvino sauront aussi satisfaire les sceptiques tout en testostérone dans la Ciudad de Itas. Après une courte marche bucolique, une descende à pic. Les muscles se gonflent et se contractent sous peine d’une vilaine chute. En bas, une espèce de canyon. Un lieu découvert par hasard des années auparavant. « Cet endroit s’appelle waca pakaypa, là où se cache la vache. Un fermier du coin avait perdu une tête de bétail. Des semaines de recherches n’avaient rien donné. Un jour, quelqu’un a découvert ce sentier, guidé par les meuglements de l’animal », raconte Segundino. Là, une imposante cavité baignée d’un mince rayon de soleil. Bienvenue dans la Cuidad de Itas. Clic-clac photos sous le regard amusé du jeune garçon accroupi sur un rocher. Comme un félin qui prendrait de la hauteur pour regarder danser des souris. Des « wouaw » s’échappent même de la bouche de ceux qui ne cachaient pas vraiment leur incrédulité un peu plus tôt.

Dans les méandres de la ciudad de itas

Dans les méandres de la Ciudad de Itas

La maison de Dracula

Les frangins ouvrent de nouveau la voie et se glissent des mots à l’oreille. Rires. Ils préparent quelque chose. Une autre brèche dans la roche. Noir absolu. « Bienvenue dans la maison de Dracula ! Houhouhou » : Alvino a le sens du spectacle. « Quand le vent se met à souffler fort, la grotte se remplit d’un bruit puissant. On raconte que les anciens pensaient qu’il était l’œuvre de démons. C’est pour cela qu’ils ne venaient jamais ici », confie le grand frère. « Et toi, tu as déjà vu des trucs bizarres ici ? » « Non jamais. » Alvino éclate de rire. « Il y un passage sympa part là-bas », coupe court son aîné. Retour à la lumière de courte durée. Les claustros ne sentent pas la prochaine étape. « Nous, on va faire le tour », lance le duo belge du groupe. Un pas puis deux. Le chemin devient de plus en plus étroit. « On passe là ? » L’angoisse monte un peu. Les corps n’ont d’autre option que de se faire les plus minces possible, collés à la roche. Le bout du tunnel. « Cool ! »

Segundino (à g.) et son cadet, Alvino ( à d.)

Segundino (à g.) et son cadet, Alvino ( à d.)

« On se fait vieux »

Après la spéléo, un peu d’escalade entre les blocs de pierre et des échelles taillées dans de fins troncs d’arbres. Un coup de main de Segundino dans les passages les plus délicats. Sur les visages des Indiana Jones, des sourires mais aussi quelques marques de souffrance entre deux respirations hautes et courtes. Alvino et loin devant. Il saute de roc en roc, entre deux rondades. « On se fait vieux non ? Les petits jeunes galopent », murmure une trentenaire. Pause au sommet. Magique. Le regard se perd sur les montagnes et ces énormes vagues minérales qui se dessinent à l’horizon – fruits d’un choc géologique qui a terrassé les dinosaures, bien avant l’histoire de l’humanité.

 

Une imprenable sur le parc de Torotoro

Une vue imprenable sur le parc de Torotoro

Retours au 4X4. Les traits gracieux de Segundino n’ont pas bougé. Les muscles d’Alvino en demandent encore. Les touristes, eux, ont le sentiment d’avoir fait le plein de nature, dure et sauvage. Un rien fatigué. « J’avais peur qu’on ne fasse que du 4X4. Je suis servie », s’amuse la Française de la troupe. Elle ne sera pas au bout de ses peines…

Poissons aveugles

Halte dans la caverne d’Humajalanta, du nom du rio du coin. Sept kilomètres de souterrains explorés, un seul ouvert aux visiteurs armés de casques surmontés d’une lampe frontale. « Il vaut mieux abîmer ses vêtements et préserver sa vie », hurle une femme, l’insigne du parc naturel de Torotoro sur l’épaule. « Pourquoi elle dit ça, c’est dur dedans Segundino ? » « Pas tant que ça. Ça va aller. »

Dans l'une des salles du sous-terrain, le saule pleureur de pierre

Dans l’une des salles du sous-terrain, le saule pleureur de pierre

Escalader, descendre en rappel des parois humides et fuyantes, passer des gouffres abyssaux sur des planches de bois mal assurées, glisser sur les fesses, ramper dans des boyaux aussi étroits qu’interminables, franchir des montées en étau, le corps en oblique. Se cogner la tête et les genoux. Se rapper les mains et les avants bras. Paniquer. Se contrôler. Respirer, lentement. Affronter sa peur du noir. Affronter sa peur de rester coincer. Ne pas penser aux mesures de sécurité quasi inexistantes.

Une stalagmite appelée la Vierge

Une stalagmite appelée la Vierge

D’une épreuve à l’autre, Segundino dévoile les secrets de la grotte, comme ces poissons aveugles qui virevoltent dans les lagunes que les eaux trépidantes du rio alimentent. Là, c’est un saule pleureur de pierre qui attire les flashes des appareils photo. Ici, une coupe de champagne géante. Et partout des colonnes minérales, des stalagmites et des stalactites. Beaucoup sont comme sciées. « La grotte n’est protégée que depuis 2009, date à laquelle a été créé le parc naturel de Torotoro. Avant les gens ne savaient pas que tout cela fait partie de leur patrimoine. Mon grand-père m’a raconté que petit, il venait jouer ici et cassait les stalactites », souligne le jeune torotoreño mimant l’attaque d’un chevalier.

Touristes cassés en deux

Deux heures sous terre ont passé. De nouveau la surface après une ultime montée entre les roches et les ruisseaux creusant les entrailles de la terre. Cassée en deux, éprouvée mais sans une once de regret, l’expédition regagne le 4X4. « Et demain ce sera plus de la marche ou des courtes distances mais très physiques comme aujourd’hui ? », s’enquit un touriste. « Les deux », prévient Segundino, presque mort de rire. Ça promet… Le lendemain, Alvino n’est pas de la partie. Des devoirs à terminer, lundi il y a école. Les aventuriers de passage seront au rendez-vous, des douleurs dans tous les membres en prime. Cinq heures de marche au programme. Cette fois, ils écriront des chapitres de L’Île aux trésors.

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