Sur les rives du Beni, contre vents et marées

Un toit en feuilles de palmier brunies par le soleil. Pour ossature, de fins troncs taillés dans des arbres de la forêt amazonienne. Le tout un peu bancale. C’est ce qu’il reste de la maison de Nasierra, indigène tacana d’une soixantaine d’années, native de la communauté de San Miguel del Bala installée sur les berges du Beni, à l’uuest de la Bolivie.

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En une semaine, à la mi-février, trois vagues ont saccagé son monde, aux portes de l’Amazonie bolivienne. Trois mois après la furie du rio Beni et les pluies torrentielles qui ont lessivé les sommets de la jungle tropicale, la vie reprend sont court. Doucement. « Nous avons tout perdu », confie Nasierra, la petite soixantaine. Pourtant, sur le visage rond de ce bout de femme à la peau cannelle, un sourire. La fierté du peuple Tacana dans toute sa splendeur. Mais au fond de ses yeux bruns, de discrètes larmes. Souvenir des trois inondations d’une ampleur jamais connue dans le département du Beni, qui ont tout balayé en quelques jours. Dans son village de San Miguel del Bala, isolé sur les berges du fleuve, presque tout est à reconstruire.

Un toi en feuilles de palmier et une ossature bancale, c'est tout ce qu'il reste de la maison familiale

Un toit en feuilles de palmier et une ossature bancale, c’est tout ce qu’il reste de la maison familiale

Pas besoin d’argent

L’heure du repas approche. Dans un coin de ce qui était autrefois la maison familiale, un feu de bois. Dessus, des grilles de fer supportant une grosse casserole et une poêle que les flammes viennent lécher. Du riz, du poisson et des « chipilones » (chips à la banane). Cuisine simple et étonnamment savoureuse. « Je n’ai plus grand chose pour préparer la nourriture, le rio a tout emporté », s’excuse Nasierra d’un rire amère. Qu’importe, ici elle est chez elle. Pas comme à Rurrenabaque, la grande ville où elle à dû se réfugier pendant les crues avec son mari Nicolas, petit homme de 75 ans à l’apparence frêle.

Quelques marmites et beaucoup d'amour dans les repas de Nasierra

Quelques marmites et beaucoup d’amour dans les repas de Nasierra

Le couple vivait chez son plus jeune fils, Diego, à une demi-heure en barque de la communauté. La joie de vivre en famille n’a pas empêché Nasierra d’avoir l’impression d’étouffer. A « Rurre » tout va trop vite.

La maison de Diego et une partie de ses sœurs, neveux...

La maison de Diego et d’une partie de ses sœurs, neveux…

Le bruit des moteurs remplace le chant des tojos, oiseaux mangeurs d’agrumes. Et puis en ville, « la nourriture coûte cher », souligne la vieille dame, « alors qu’à San Miguel, nous mangeons le poisson que mon père et moi pêchons », explique Diego, qui passe le plus clair de son temps dans la communauté. Le jour sur la terre ferme. Une bonne partie de la nuit sur sa barque, fil et hameçons dans l’eau. A bord, un vieux fusil, unique protection en cas de pépin. Dans son sac, un paquet de clopes et un sachet de coca pour l’aider à garder l’œil ouvert. « On fait aussi pousser quelques légumes dans notre potager, dont une partie a prit place sur un bout de plage au bord du Beni », poursuit le jeune homme. Pour les fruits, il n’y a qu’à tendre la main pour se régaler d’oranges, de mandarines et autres bananes. Un jardin d’Eden qu’il faut entretenir tous les jours. « Dans la communauté, nous pouvons vivre sans argent », conclut Diego. Cohabiter avec la nature, à son rythme.

Plantations au bord du fleuve Beni

Plantations au bord du fleuve Beni

Le président a dit…

Un paradis que Nasierra et les siens ont dû abandonner durant presque deux mois. Question de survie. Presque aucune aide n’est arrivée jusqu’à San Miguel. Une ou deux barques de proches apportant des vivres. Pas suffisant pour subvenir à tous les habitants de la communauté. Malgré l’espoir, les Tacanas n’ont jamais vu l’ombre d’une autorité bolivienne. Dans le reste du département, un coup de main est venu des pays voisins. Rien d’autre. « Le gouvernement limite l’aide internationale et empêche les ONG d’intervenir. Il y a pourtant beaucoup à faire », confie un habitant de la communauté.

De fragiles sacs de sables  afin de soutenir les sol des maisons en bordure du rio, à Rurrenabaque

De fragiles sacs de sable afin de soutenir le sol des maisons en bordure du rio, à Rurrenabaque

Et comme pour enfoncer le clou, le président bolivien, Evo Morales, s’est refusé à décréter l’état de catastrophe naturelle, malgré l’ampleur exceptionnelle des événements. La Bolivie est « capable de faire face à l’urgence », estimait alors le chef de l’État. Bilan dans le département du Béni : une cinquantaine de morts, 17 disparus, plus de 49.000 familles sans toit et 107.000 têtes de bétail envoyées par le fond.

Des abris de fortune sur les berges

Des abris de fortune sur les berges

Les yeux de Diego se posent sur les berges défoncées et les pans de montagnes à vif. Dans son regard, tristesse et désolation. « Ici, il y avait des maisons. Les gens de cette communauté ont dû reculer loin dans la forêt pour se protéger. Regarde au fond, on aperçoit leurs habitations. Avant, on ne pouvait rien voir tellement les arbres étaient denses », explique-t-il, tout en guidant sa barque sur les eaux marronâtres du Beni.

Diego, ne reconnait plus le paysage

Diego ne reconnait plus le paysage

La sierra laisse désormais apparaître la roche, comme une cicatrice. A qui la faute ? Aux pays occidentaux et leur développement irraisonné, du point de vue du pouvoir bolivien qui brandit le bouclier du réchauffement climatique. A la déforestation effrénée selon d’autres, qui pointent la hausse du commerce du bois, l’extension des champs de coca et les cultures aurifères qui se multiplient. Éprouvé, le sol n’est plus à même d’absorber le trop-plein d’eau des pluies diluviennes.

Repartir de zéro à 60 ans

Des considérations environnementales à mille lieues de Nasierra. Depuis son retour sur les terres de sa naissance, elle revit. Même si presque tout est à refaire. Comme sa maison. Seule l’armature faite de troncs a résisté tant bien que mal. Repartir de 0 à 60 ans. Pas facile. Les choses se font petit à petit. Quelques poules et maintenant pas mal de poussins. Un peu en retrait, une cabane improvisée en chambre avec pour sommier une mince planche de bois recouverte d’une fine couche de mousse. Sur la commode, la croix du Christ trône en bonne place.

De quoi se protéger des intempris pour la nuit

De quoi se protéger des intempéries pour la nuit

Le Christ protecteur

La croix du Christ protecteur

Dans la pièce de la baraque familiale principale – sans murs -, à côté du foyer allumé en permanence, une table et des rondins en guise de chaises. « Nous avons encore des meubles dispersés dans la jungle. Parfois, des voisins nous en ramènent quelques-uns. Maintenant il faut s’enfoncer plus profondément dans la forêt pour récupérer ce qui peut l’être », raconte Nasierra. Mais les jambes de la dame sont fatiguées. Diego s’en chargera.

Les restes d'une autre vie

Les restes d’une autre vie

Avant cela, il parcourra les berges du fleuve jonchées de souches mortes. Il a déjà repéré un arbre en « bonne santé ». Dans quelques jours, il viendra avec la tronçonneuse de son beau-frère et le transformera en solides planches, histoire de refaire la maison de Nasierra. Un long travail, dur et fastidieux. Son père, Nicolas, lui donnera bien un coup de main, même si les années commencent à avoir raison du patriarche, adepte des feuilles de coca. Comme son fils, le soir venu, sa joue se gonfle. Un plaisir indispensable pour surveiller ses lignes de pêche au clair de lune et traquer le poisson-chat que Nasierra préparera pour le petit-déjeuner.

Le fruit d'une nuit de pêche

Le fruit d’une longue nuit de pêche

Sauver le tourisme

Diego a un moment de répit. Expédition en forêt pour voir si des meubles se cachent dans les parages. Plus de cinq heure de marche. Sans succès. Soudain une masse prisonnière de lianes attire son regard. Un radeau de fortune. Le Beni est pourtant loin. « Le fleuve est venu jusque-là. Des gens ont construit cette embarcation pour sauver leur vie et se réfugier plus en hauteur », indique le jeune homme, l’index dirigé vers le sommet d’une côte qui lui fait face.

Des heures de marche et pas un meuble à l'horizon

Des heures de marche et aucun meuble à l’horizon

Pas de mobilier mais une attention pour faire plaisir à sa mère. Quelques écorces de « canelon », un arbre qui sent bon la cannelle. Elles serviront à parfumer avec délicatesse le chocolat que Nasierra concocte à partir d’une pâte de cacao faite maison. La promesse d’un peu de réconfort.

Des fèves de cacao pour un bon chocolat

Des fèves de cacao pour un bon chocolat

Diego n’est pas le seul à trimer dur. Impossible pour San Miguel del Bala qui vit en partie du tourisme, de laisser les joyaux de la communauté sous les décombres. Petit à petit, le chemin qui conduit au cañon où les guides tacanas conduisent leurs invités de passage commencent à retrouver un semblant d’apparence grâce aux dalles de bois installée il y a quelques jours. Pour la balade dans la jungle, il reste encore pas mal de boulot. Mais personne ne se décourage.

Les travaux dans la jungle   avancent petit à petit

Les travaux dans la jungle avancent petit à petit

 

Comme pour redonner un semblant de normalité, les enfants en uniforme ont aussi retrouvé depuis plusieurs semaines les bancs de l’école. Enfin façon de parler, car leurs salles de classe portent encore les stigmates de la catastrophe. Résultat, les pupitres ont pris place aux quatre vents, sous un imposant toit végétal soutenu par quelques piliers de bois.

L'école provisoire, sans murs

L’école provisoire, sans murs

Un peu en arrière, des élèves ont troqué leurs stylos contre des machettes pour des travaux pratiques : nettoyer leur jardin. Bananes, clémentines, oranges, cannes à sucre. Les plantes se remettent vite du traumatisme.

Les écoliers dans leur jardin

Les écoliers dans leur jardin

Quelques pas plus loin, sur la place centrale où les brins d’herbes se mélangent au sable, un groupe d’écoliers font travailler leurs corps au rythme du sifflet de leur professeur. Fin des cours. Tous en rang. Salut quasi militaire, seule évocation de l’armée restée aux abonnés absents au plus fort de la tourmente.

Cours de sport au milieu de la place principale

Cours de sport au milieu de la place principale

 

Photos bonus

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