Naufragés des Yungas

Un mois à peine s’est écoulé depuis que la Bolivie a choisi Evo Morales afin de la diriger une troisième fois. Souvenir d’un épisode où le peuple souhaitait le faire plier, d’un nouveau blocage après plusieurs nuits passées dans un bus, aux portes de l’Amazonie.11

Des biscuits, du miel de canne, des clémentines et quelques douceurs offertes par d’autres passagers. Depuis deux jours, les repas de la petite Celia ne varient guère. Elle en pleure parfois même si elle garde le sourire le plus souvent. Situation intenable pour un bébé d’un an et deux mois. A l’aube du troisième, Massimo, papa de cette petite Italo-bolivienne, se lève, enfile ses chaussures, sa veste et quitte le bus de la TransTotai, à la recherche de nourriture. Depuis 36 heures, le Volvo est arrêté à quelques kilomètres de Yucumo, entre les provinces José-Ballivian et Sud-Yungas de Bolivie. Comme des dizaines d’autres véhicules, « flotas » et camions qui rallient les départements du Béni et de La Paz, il est prisonnier de la piste, naufragé des Yungas.

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A l’arrêt, à quelques kilomètres de Yucumo, entre les provinces José-Ballivian et Sud-Yungas de Bolivie

La loi du marché

Une piste… Un bien grand mot au milieu d’une forêt rappelant l’Amazonie voisine. Après les pluies incessantes de ces derniers jours, il ne reste du chemin de terre ocre que de la boue qui emprisonne les essieux.

Il n’y a eu qu’à pousser les portes de l’autocar pour sortir, le chauffeur a coupé le contact depuis longtemps. Premier pas dehors. Malgré la délicatesse du geste, il s’enfonce dans la terre molle. De plusieurs centimètres. Encore un peu plus. Il y a, paraît-il, de quoi manger, quelques centaines de mètres plus haut sur le chemin. Dans la brume qui se lève, il suffit de longer la file de camions et de transports collectifs échoués en pleine côte, les pneus pris dans l’argile. Au mieux, elle ne dépasse pas les chaussures des chasseurs de nourriture. Au pire, aspire les mollets et s’immisce entre leurs orteils. Sourires en coin de Boliviens qui, eux, ont quitté leurs semelles depuis longtemps et affrontent les éléments pieds nus.

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Des pieds nus ou une paire de bottes sont les meilleures armes pour affronter la boue

A l’aller, de La Paz à Rurrenabaque, plusieurs bicoques en bois paraissaient abandonnées. Aujourd’hui, il y a foule devant. Dans l’entrebâillement d’une porte, les esprits s’échauffent. Chauffeurs et passagers se battent pour un petit café, un peu de soupe ou une portion de riz avec poulet que les locaux cèdent à 20 bolivianos. Trois fois le prix. La loi du marché. Et tout le monde s’y plie sans rechigner avec son récipient ou son sachet plastique à la main. Au suivant, au suivant… Mais pas de chance pour le gringo, les marmites sont quasi vides quand il se présente. A peine quelques grains de riz – qu’il transporte dans une poche de plastique verte, en réalité une partie de son poncho qu’il a dû découper – et une boîte de pâté rouillée. Il paie le prix fort après de vaines négociations. Mieux que rien. La petite Celia sera contente. Retour au bus avec deux mandarines supplémentaires quémandées sur le chemin. Personne n’a bougé. Les mines accusent la fatigue. « Alors comment c’est dehors ? », interrogent les compagnons de galère.

« La faim fait crier »

Les éclaireurs racontent la boue, le blocage, le chaos et une étrange scène. Quelques centaines de mètres plus loin, deux conducteurs de machines de chantier, susceptibles de pouvoir tracter les prisonniers des Yungas, s’engueulent sur le chemin, au milieu d’un attroupement de Boliviens. Difficile de tout saisir. Mais il semblerait que l’embrouille puisse être résumée en une question de priorité : qui s’en sortira en premier ? L’un soutient les véhicules montants, l’autre ceux qui descendent.

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La pluie, la piste qui fond, le chaos de la circulation… Triste spectacle depuis les fenêtres d’un bus bloqué

La veille, devant l’autocar immobilisé de la TransTotai, l’un des passagers avait déjà émis une hypothèse similaire – un simple problème d’organisation de la circulation – afin d’expliquer le blocage monstre, pointant quelques camions faisant face au bus. « Ils ne sont pas dans le bon sens mais ils ne bougeront pas. Ils ont la télé, la cuisine, des vivres… Ils peuvent rester un mois dans leur camion. Les passagers des « flotas », ils en ont rien à foutre. » À ce moment, les propos du voyageur n’avaient fait réagir personne. Changement ce matin. A l’annonce de la dispute entre les pilotes de Caterpillar, les hommes se déchaussent, remontent leurs pantalons, prêts à aller discuter, gonflés à bloc, décidés à débloquer la situation. Une heure plus tard, les premiers véhicules descendent, au pas. Une quinzaine vient de défiler quand l’ascension peut enfin commencer. Effervescence dans le bus. Les gars sont sur le qui-vive. Qu’est-ce qui les a poussé à se secouer ? Le garde-manger à sec. « La faim fait crier », confie l’un d’eux.

Question de priorité

Maintenant « tous derrière, il faut faire du poids derrière » et sauter au milieu du bus pour s’arracher à la boue. Une côte, deux, puis trois, toujours autant de secousses en bordure de précipice et le long de bahuts qui sont restés englués. Brusque arrêt. Un camionneur entouré de six confrères refuse de bouger, va-t-on savoir pourquoi… Colère du chauffeur qui quitte son volant. Altercation avec les conducteur de poids-lourds. Échange de mots et de coups. Les choses s’enveniment pour atteindre le paroxysme de la violence. Tout le monde descend. Voyageurs contre camionneurs : 1-0. Et pas un uniforme pour gérer la situation.

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Fin de l’altercation avec les chauffeurs de poids-lours et retour à la priorité : s’extirper de ce bourbier

Après avoir évalué les plaies, calmé les esprits et nettoyé les affaires pleines de boue, nouveau départ. Le camion ne bouge quasiment pas mais ça passe. Jusqu’à la montée suivante. Là, impossible de s’en tirer seul. Les pneus tentent d’accrocher la glaise mais glissent et fument. Peine perdue sans le secours des fameux pilotes de pelleteuses. « Vous avez des câbles ? » « Non. » Mine peu avenante de l’ouvrier. « Débrouillez-vous pour en trouver ! Et dépêchez-vous. » Instant de doute. On ne va tout de même pas rester planter là à cause de ça ? Élan de solidarité inattendu d’un conducteur qui tend les câbles. « On va prendre ceux-là mais dépêchez-vous, répète-t-il. On perd du temps et ça coûte de l’essence. » Aimable… Accroché à l’engin, le bus remonte le courant dans le « bip-bip » de la machine de chantier. C’est tout ce qui compte. Dix mètres, cinquante, cent, deux cents. Le piège de boue est franchi. En route vers Caranavi dans l’autocar devenu une poubelle sur roues, entre les pelures d’orange, les bouteilles en plastique et la terre rouge au sol.

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Des câbles et une pelle mécanique comme seuls espoirs de salut

Qu’importe. On se repasse le film depuis l’arrêt, dimanche dernier, peu après Yucumo. Les premières heures d’attente et les vaines tentatives pour surmonter la boue. La première nuit dans le bus, la seconde. Les vivres qui s’amenuisent. Les voyageurs quittant la flotte pour tenter leur chance à pied. Sont-ils arrivés ? La nuit est tombée sur ce troisième jour de voyage – il a tout de même fallu creuser la route à l’aide d’outils pour contourner un accident, une broutille – et le ravitaillement a été fait : soupes, viande, eau, clopes. Le moral est bon. Demain, La Paz si tout va bien. Mais rien ne va dans ce trajet.

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Pas d’autre choix que de contourner le malchanceux. Un nouveau passage est tracé à coups de pioche

« Vous n’êtes pas les bienvenus »

Inicua, dans les Sud-Yungas, nouvel arrêt. Bus, camions, taxis, tout le monde a coupé le moteur. Pourtant pas de boue, pas de pluie, pas de « derrumbe ». « Que pasa ? » Cent mètres plus loin, l’unique pont qui conduit à la capitale est aux mains d’une poignée d’hommes et de femmes. Après avoir passé des pneus qui finissent de brûler, grimpé le monticule de pierres et de terre qui protège l’accès au pont, traversé les rangs de bloqueurs aux joues remplies de coca, les voyageurs comprennent de quoi il retourne. Enfin plus ou moins. Ici, dans le district 16, on conteste la carte électorale. Eux aussi veulent pouvoir élire leur parlementaire et peser au plan national. En quelques mots, personne ne passera tant que le gouvernement de Morales n’aura pas cédé, touristes ou non, avec enfants ou pas. Triste nouvelle après trois jours de voyage. « Maintenant il faut quitter ce pont madames et messieurs les voyageurs, regagnez vos bus. Vous n’êtes pas les bienvenus. »

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Personne ne passera Inicua tant que le président Morales n’aura pas cédé

Difficile de trouver le sommeil dans ce maudit autocar. Enfin pas pour tous. Contre trois bolivianos, certains ont pris une douche dans le village et se sont installés sur leur banquette. L’habitude vient vite. D’autres se projettent, essaient d’anticiper comme Massimo : « Ils ne sont que quelques dizaines ce soir mais ils disent attendre les communautés environnantes demain. Ça peut empirer et nous pouvons rester là plusieurs jours. Alors qu’est-ce qu’on fait ? » La nuit est déjà bien avancée. Essayer de dormir et se tenir prêt à toute éventualité au petit matin…

Le jour est levé depuis quelques minutes. Les flottes se réveillent doucement. Des passagers sont déjà à la pêche aux infos. « Une réunion est prévue à La Paz ce matin. En fonction d’elle, la situation peut se débloquer vers midi », certifient des manifestants. Version différente pour d’autres : « Non ce sera vers 17 heures. » En fait, personne ne sait vraiment mais tout le monde y va de son pronostic.

Jets de pierre

Celia est aux anges. Entre ses mains ses traditionnels biscuits mais aussi plein d’autres choses achetées dans le village. Ce matin, au petit déjeuner, elle gazouille et ses parents font le point. Rester, sans savoir pendant combien de temps, dans un village où il est impossible de retirer d’argent ?  Ou partir vers La Paz, à pied, avec la petite, sans connaître avec certitude le nombre de blocages sur la route des Yungas ? Dilemme. Mais ne vaut-il pas mieux être actif plutôt que de subir ? Ce sera l’action. Il faudra traverser au plus vite le pont, devenu le bastion des mécontents.

Achat de vivres et d’eau. Près de femmes qui lavent leur linge dans des éclats de rire, les chaussures pleines de boue sont nettoyées. Moment de calme avant la tourmente. Mais à peine le temps de rincer deux-trois affaires et la situation a empiré. Elle vire maintenant à l’affrontement entre les gardiens du barrage et les voyageurs. Les pierres devraient voler d’ici peu vers les « flottes ». Juste le temps de récupérer les sacs dans la soute avant que les chauffeurs mettent leurs bus à l’abri. Quelques minutes encore. Paquetages prêts. Celia sur les épaules. Direction « el puente ». Un homme en revient, ceinturé par quatre autres, le visage en sang. Saoul, il s’en serait pris directement aux manifestants. Le fou. Il se dit que d’autres passagers ont été blessés. Trois. Attendre que ça se calme. S’approcher du pont. Ça a l’air faisable. En route. Mais le jeune imbibé d’alcool repart à la charge. « Arrêtez-le, arrêtez-le ! », crient les passagers. Placage au sol de celui qui continue de hurler dans des mouvements convulsifs : « Pour qui ils se prennent ces fils de putes. Lâchez-moi ! » Le forcené est neutralisé, pour l’instant. Pas de temps à perdre, tous au pont. La traversée se passe sans heurt, les regards, même les plus hostiles, ne tuent toujours pas.

Pour le district 16

Bientôt midi, de l’autre côté de la rivière. c’est le soulagement. Quatre adultes et un bébé, la petite Célia, progressent à pied sous un soleil de plomb jusqu’à un taxi. Pour une poignée de bolivianos, il les conduit jusqu’au prochain blocage. Même scénario : un monticule de terre et des pierres bloquent la voie, le « wiphala » – drapeau aux sept couleurs des peuples andins repris par le Movimiento al socialismo (Mas) du président Evo Morales – flotte sur ce barrage de fortune et des villageois en colère veillent leur forteresse. Les apatrides, encore contraints à l’attente, s’installent. « Oh pobresita ! » Les manifestantes compatissent au-dessus de la petite Celia endormie dans sa poussette. Des sourires sont échangés et plusieurs mandarines offertes. Plus bas, des pierres pour les voyageurs, ici un peu d’aide.

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Encore combien de barrages jusqu’à La Paz ?

Trêve d’amabilités. Les militantes finissent par demander : « Comment ça se passe au pont ? » Ceux qui ont fui le conflit racontent les débats, les affrontements qui auraient fait au moins quatre blessés côté passagers et leur incompréhension. « Pourquoi sont-ils comme ça ? » Il n’y aura pas de réponse, il faut passer à autre chose.

Y a-t-il des taxis qui passent par là ? Pour où ? Y a-t-il d’autres blocages ailleurs ? Le plan de fuite s’affine quand deux militaires à moto se présentent et repartent presque illico. Le dialogue ne fait pas partie de leurs attributions. D’ailleurs les forces de l’ordre sont absentes d’Inicua. Non, la mission du moment consiste à ouvrir la voie à ce 4X4 blanc dernier cri siglé « Gouvernement autonome municipal de Palos Blancos », un village-ville des environs. Un chauffeur et plusieurs hommes en descendent. Un paraît plus important que les autres. Tous se précipitent autour de lui et le saluent avec solennité. Ses cheveux sont blancs. Sa chemise est propre et tirée à quatre épingles quand ceux qui l’écoutent comme le Messie se contentent de vêtements usés, parfois déchirés. Cigarette à la main, il rappelle les raisons des mouvements de protestation : « Parce que nous n’avons rien à voir avec les gens de La Paz, que nous ne parlons pas la même langue, que nous ne mangeons pas les mêmes aliments, que nous ne pourrons jamais nous entendre avec eux, nous voulons nos représentants. D’autres, moins importants que nous, en ont bien. Alors il faut continuer, ne rien lâcher, pour le district 16. » Les applaudissements marquent bien entendu le discours de l’orateur populiste. Les barrages ne sont pas prêts d’être levés avec de tels propos. « Il suffirait pourtant de foutre sous la gorge de ce type la lame rouillée que j’ai dans la poche pour que tout s’arrange… » Pensée dénuée de sens d’un blanc-bec fatigué. Non, par contre, peut-être pourrait-on se faire déposer grâce à leur tout-terrain blanc ? « Dans une heure. »

Football à la une

Finalement ce sera un peu avant. « Je suis chauffeur », explique à l’équipée de gringos un homme d’une quarantaine d’années. Lui aussi arrive du pont. Il poursuit : « Un taxi arrive. Je vais le prendre. Il va me déposer à Sapecho. Le village est bloqué mais ma voiture se trouve dans une partie qui n’est pas aux mains des manifestants. De là, je peux vous conduire à Caranavi. Si ça vous intéresse… » Et comment ! Un sésame vers La Paz, ça ne se refuse pas. Même pour quelques dizaines de bolivianos supplémentaires.

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Quelques dizaines de bolivianos pour échapper à l’infernal trajet en bus

Caranavi, fin d’après-midi. Il a fallu traverser des blocages imprévus sous le soleil, en contourner d’autres par des chemins de terre à travers les bananiers et emprunter les lacets de l’ancienne route de la mort pour atteindre enfin la cité providentielle. Le conducteur rencontré à Inicua n’a rien proposé. Mais savait-il qu’on lui demanderait ? « Oui je vais à La Paz ensuite. Je peux vous emmener en trois heures pour soixante bolivianos par personne. » Soit le double d’un voyage bus – et même plus cher qu’un autre taxi – mais deux fois plus rapide. Le temps de réflexion est court. L’envie d’en terminer, de retrouver un lit ce soir, autre qu’un fauteuil de bus, est plus forte. Les derniers billets en poche financeront ce voyage de luxe, le rapatriement jusqu’à La Paz de prisonniers des Yungas et le retour de la petite Celia dans un monde « normal ». Exténués ? Oui. Mais dans le froid de La Paz, il n’a pas été facile de s’endormir. La faute au trop-plein d’une adrénaline qui bouillonne encore dans les veines. Le même qui s’éveille le lendemain devant le premier kiosque à journaux. Que s’est-il dit pendant la réunion ? La carte électorale a-t-elle été modifiée ? Les blocages sont-ils maintenus ? Et les intempéries ?

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Des intempéris des Yungas, des naufragés de la route, presque rien aux infos

Rien. Dans la presse et à la télévision, seulement de l’encre et du temps d’antenne consacrés à un rendez-vous footballistique dans un pays inaccessible pour la plupart des Boliviens. Des intempéries des Yungas, des naufragés de la route, des flottes interdites de passage, rien. Tout juste une rumeur confirmée à quelques endroits de la capitale entre deux matches.

Des semaines après les faits, en plein ferveur sportive, les blessés et les centaines de personnes bloquées durant des jours ont tout de même droit de citer dans les médias nationaux de Bolivie. Une petite poignée d’articles pour ce qui n’est pourtant pas une bagatelle… Et tout cela pour une carte électorale que le président Morales promet de rectifier quand le tribunal suprême s’y refuse. Un jeu cruel auquel les manifestants promettent de prendre part à nouveau et de manière indéfinie… Avec Morales ou un autre.

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